Au Monokel, les choses étaient allées beaucoup plus loin. Il s'agissait de permettre à la délégation qui m'accompagnait une plongée dans un univers exotique, bien particulier à Berlin, encore que des boîtes de nuit de ce type existassent à Paris, surtout à l'époque. Mais l'atmosphère de l'établissement était probablement plus fiévreuse que celle de Chez Suzy ou des Taules-Errance de la rue Pasquier. Des femmes en habit et chapeau-claque, telles que les immortaliseront Marlene ou les peintures de Riri Mahé, jouaient les meneuses de revue et les Lola-Lola, tandis que d'autres, massives et en complet-veston, faisaient tournoyer de frêles créatures aux jupes transparentes, sur fond de mélodies savamment distillée par un Hot-Club à la mode. Présent dans la salle ce soir-là, André Salmon immortalisera ces "négresses à la laideur provocante" des nuits berlinoises. On s'y déshabillait un peu sur la scène, et l'une des premières strip-teaseuses un peu trop solennelles à s'y produire fut la jeune femme coiffée à la Louise Brooks, aperçue en compagnie de Lucia, notre interprète. Sur le carton-programme entre deux flûtes de Taittinger d'import, je lus péniblement "Rozell Rowland a.k.a Goldie" pour la poudre d'or dont elle maculait sa peau à chacun de ses sulfureux numéros.
Ce samedi 14 mai Mil-Neuf-Cent-Trente-et-Un, son effeuillage ne fut d'ailleurs que partiel, aussi, elle garda sur les hanches et le haut des cuisses un curieux caleçon de grosse toile plus solidement laçé qu'un corset. Comme elle n'avait pas de seins, c'était une créature androgyne qui se déshabillait lancinante, sans même perdre une seule précieuse seconde de mes oeillades pénétrées durant toute l'opération. Celle-ci achevée, cette Joséphine Baker outre-Rhin était venue s'asseoir à notre table jonchée de rogatons. D'arrogante et hostile, lors de son entrée en scène, elle était cette fois humble, inquiète. Presque méchamment, Lucia-au-chignon-libéré remarqua devant notre troupe avinée, mais à haute voix, si bien que je compris que l'effeuilleuse avait été la maîtresse de la polyglotte à couettes et dents blanches. Je souriais, absent. Crispation puis migration vers sa loge où je m'enquéris prestement. Brefs échanges de prise de contact au prélable d'un butinage mutuellement très enlevé. Elle se laisse embrasser sur les lèvres par l'une des filles à jaquette du vestiaire au moment même ou celle-ci luit tendit son Révillon. Clin d'oeil, haussement d'épaules alourdies avant la malice susurrée: "Zet Berline né-ce pas?...". A peine acquiescai-je qu'un luxueux taxi écumait déjà la sortie du cabaret d'impasse.
Parolé..Parolé