Mardi 6 novembre 2007
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Ensuite, il faut descendre un étroit escalier en colimaçon. On a remis les menottes au condamné, et Luchaire, poussé dans l’ombre par les gardes, a peine à ne pas trébucher. Au rez-de-chaussée, au bout d’un long couloir, une porte dérobée s’ouvre brutalement sur le quai ; quelques bourrades, une bouffée d’air, puis le fourgon cellulaire repart pour Fresnes à vive allure : le commissaire soupire d’aise, les journalistes n’ont visiblement rien vu. Les derniers bruits de la ville s’apaisent, tandis qu’une lueur grise, un ciel de neige à étoupe blanche montent vers l’est avec une douceur implacable. Jean aperçoit la haute prison, semblable à une forteresse noire. On l’emmène immédiatement au Quartier spécial, où il faut quitter les vêtements de ville, pour endosser un étrange costume, moyenâgeux de bure marron. Le pantalon d’un condamné à mort ne s’enfile pas ; on le boutonne sur les côtés après avoir passé les chaînes aux chevilles. En sabots, Luchaire est conduit au Quartier des condamnés à mort, soumis de jour comme de nuit à la haute surveillance. La casquette sur la tête, un fonctionnaire vérifie les chaînes, tâte les barreaux. Ignorant les couvertures déchirées, l’eau suintante sur les murs, le directeur de la prison jette sur la pièce un regard détaché et compétent. Il ajoute enfin que le prisonnier ne peut voir ses avocats qu’avec une autorisation spéciale du Garde des Sceaux. Soudain, Jean pense à l’éphéméride du jour,
la Saint-Vincent
, de Van-Gogh à Auriol, ce truculent garonnais que les spécialistes pressentent déjà à la présidence de
la République.
Il
est 21h56.
Un mois plein au ballon ! Malgré lui, Jean prête l’oreille. Le miracle n’aura pas lieu. Les chants de son enfance ne traverseront pas la prison. L’administration pénitentiaire décide de ne tolérer aucune réjouissance qui pourrait servir de prétexte à des manifestations déplacées. Une mise en isolement, c’est peut-être mieux ainsi : les condamnés à mort sont seuls. Comme lui, des généraux, des amiraux, des préfets, des écrivains attendent ou ont déjà attendu dans leur cellules froide le moment de mourir. Sexagénaires avancés, la rosette à la boutonnière, ils avaient, eux aussi, soif de considérations, d’égards. Leur cœur un peu sec de hauts fonctionnaires s’étonne. Aujourd’hui, ils ne demandent qu’un peu de pitié. Ce qui les distingue de Luchaire ? Ils ont cru à la voix d’un Maréchal de France, connétable du déclin ; ce vieil homme couvert de médailles était leur incarnation, sa grandeur la leur. La discipline les a trahis. Jean, lui, en félon de cette « Double-France », a prétendu pour mieux se vendre. Leur point commun ? Ils ne sont plus des hommes illustres, patron de presse, grands commis, durs et zélés serviteurs de l’Etat, mais des traîtres. Le régime fantoche qu’ils ont, tantôt avalisé, tantôt servi, n’était pas le vrai. On leur a donc appris qu’ils étaient coupables d’intelligences avec l’ennemi. Les plus dignes admettent de disparaître, puisqu’ils sont des chefs, et qu’un chef doit payer de sa vie une bataille perdue ; Après avoir intégré qu’il n’y aurait plus de levée d’écrou, Jean médite volontiers la phrase de Machiavel : « Que ce soit dans la gloire ou dans l’ignominie, de toutes manières, la patrie doit être sauvée. » Au moins voudrait-il être sûr que son sacrifice ne sera pas inutile, que les massacres de septembre 1944 ainsi que les débats actuels n’empêcheront pas la réconciliation nationale. Les uns, à son image, se consolent avec Dieu, les autres avec leurs souvenirs. Le besoin d’être justifié les hante : ils acceptent qu’on les tue, non qu’on les déshonore. Mais qui peut donc trancher ce dilemme ? Jean s’interroge comme eux, inlassablement. Quand il ne médite pas, il se met à écrire. Ca et là, tous azimuts, pêle-mêle : tous les souvenirs de vacances, Vienne, Casablanca, Monte-Carlo, tous les souvenirs de campagne, Vittel, les varennes tourangelles, les espaces landais de juin 1940, lui remontent lentement au cœur comme une très ancienne mélodie. Kaléidoscopique, entre réminiscence et relique, sa vie devient étrange, douce, elle ressemble au pays de ses rêves, au pays dont il vient d’être banni.
Parolé..Parolé